Agneaux de Pâques où quand la tradition engendre une inévitable souffrance

Agneaux de Pâques conditions d'abattage AFAAD

La fête de Pâques se profile, et avec elle, son lot de traditions héritées de temps très anciens. Ainsi, l’agneau pascal sera sacrifié puisqu’il est un symbole dans les religions juive et chrétienne. Mais qui va réaliser ces « sacrifices modernes » en l’honneur de Dieu ? Des abattoirs…
Des convois de milliers d’agneaux vont affluer en quelques jours vers les établissements d’abattage, et c’est là que tout dérapera inexorablement cette année encore : la réalité de ce qui va être demandé aux abattoirs est matériellement et humainement impossible.

Et pourtant, ce constat est loin d’être nouveau mais malheureusement, il se perpétue chaque année à Pâques : à vouloir satisfaire à tout prix une demande commerciale, beaucoup trop d’abattoirs vont fermer les yeux sur leur incapacité à absorber ce flux d’animaux à tuer dans des délais incompressibles, et par conséquent fermer les yeux sur les manquements graves qu’ils vont une nouvelle fois cautionner…

Humainement et matériellement, il est impossible de faire face à une telle volumétrie d’abattage sans sombrer dans la maltraitance

L’AFAAD le sait : il est impossible de tuer correctement les animaux lorsque les cadences industrielles imposent aux opérateurs de bafouer les gestes techniques, saccader les mouvements parce que les agneaux arrivent en flux ininterrompu pendant des heures et des heures, des jours et des jours.
2016, personne n’a oublié les images de L214 filmées à l’abattoir de Mauléon-Licharre, elles témoignent de la saturation de l’abattoir en pleine période de Pâques et des actes de cruauté commis sur les agneaux. C’est pour nous tristement devenu un « cas d’école » de ce qui va se jouer dans les semaines qui viennent dans un trop grand nombre d’abattoirs.

Un employé de l’abattoir explique : « Il y avait quatre bonhommes en moins, mais les box d’agneaux étaient aussi pleins. 800 agneaux, 20 vaches, 20 veaux attendaient. On tournait aux mêmes cadences que si on était au complet. On devrait être deux sur le poste d’étourdissement et de saignée, j’étais tout seul. » et d’ajouter « Je ne peux pas lever les agneaux, les étourdir et les saigner en même temps, je n’ai que deux mains. ».
Un autre employé raconte « Le tapis, ça fait quatre ans que je suis rentré, quatre ans qu’il déraille, explique-t-il. Il n’y a rien de plus facile pour un abatteur qu’une machine qui fonctionne nickel. L’agneau il vient, il se fait étourdir, il tombe. Point. Il n’y a qu’un petit mouvement à faire. Mais s’il n’est pas bien attrapé à la tête, l’agneau saute. L’opérateur, qu’est-ce qu’il y peut ?».

Dans le cas de Mauléon, malgré l’absence de personnel suffisant, un restrainer en mauvais état de fonctionnement (convoyeur pour les agneaux), l’abatteur a pris la responsabilité d’honorer ses commandes et nous en connaissons malheureusement les terribles conséquences.

Combien d’abattoirs dans ce cas ? Combien d’opérateurs littéralement noyés sous le flux d’arrivée des agneaux? Combien de pinces à électronarcose fonctionnant épisodiquement ou pas du tout? Combien de reprises de conscience ? Combien d’agneaux non-étourdis par manque de temps ? Et surtout : combien de contrôles au poste d’abattage ?

Des contrôles défaillants lors d’une période que nous savons extrêmement critique

Lors de son audition devant la Commission d’enquête parlementaire, notre association a pointé du doigt la carence des contrôles vétérinaires de manière générale, mais plus encore lors de périodes clairement identifiées comme critiques : Noël, Pâques, vacances d’été.
De cadences déjà trop élevées en temps normal, nous passons lors de ces pics d’activité à  des  cadences  démentielles :  c’est  tout  simplement  inimaginable.

Cette insuffisance de la part des services de l’État engendre une situation que nous savons aujourd’hui dramatique pour ces millions d’agneaux. Mais on continue espérant sûrement que L214, ou une autre organisation, ne glisse pas une caméra au cœur de la « tuerie » : ne dit-on pas : « pas vu, pas pris » ? .
Les agences d’intérim recrutent à tour de bras du personnel pour faire face à cette demande massive en provenance des abatteurs. Et comme toujours, faute de candidats expérimentés et formés, on se contentera d’un personnel inexpérimenté qui, bon gré malgré, sera formé « sur le tas ». Mais le tas c’est quoi ?  Ce  sont  des  agneaux…

Nos demandes ont été vaines quant à des inspections très resserrées lors de ces périodes d’intense activité. Pas les moyens, pas les effectifs, tout va bien etc. Ces mêmes arguments qui inlassablement permettent de justifier des « dérapages », des « manquements », des « défaillances », bref, ni plus ni moins que de la maltraitance sur les animaux.

Ajoutons enfin que nous sommes légitimement en droit de douter de la capacité du Responsable protection animale (RPA) à solutionner ce que nous exposons : que peut-il donc faire face à une situation comme celle-ci ? Sera-t-il seulement lui-même sur la chaîne d’abattage ? La question mériterait d’être adressée à Monsieur le Ministre de l’Agriculture !

Un système n’engendrant que de la souffrance : souffrance des hommes, souffrance des animaux, souffrance de nos concitoyens

Car oui, tout le monde souffre dans cette mécanique en théorie bien huilée. L’Industrialisation de la mise à mort que nous nous efforçons de solutionner en proposant des alternatives souhaitables se porte au mieux, rentabilité oblige.
Face à cela, nous sommes en droit de nous demander tout simplement : est-ce une fatalité ? Est-ce une fatalité que d’imposer un système tayloriste aux hommes, aux animaux et par prolongement, aux consommateurs ? Peut-on sacrifier des valeurs, l’éthique, sur l’autel de la rentabilité économique ? Il semblerait que oui, au moins pour certains…

Dans cette industrie opaque, la souffrance des hommes et des animaux résulte de facteurs complémentaires : l’absence de contrôles et de sanctions efficaces, la disparition de la capacité d’indignation devant des tâches quotidiennes devenues banales,  l’absence de transparence de la part des abattoirs, un matériel trop souvent défaillant, des locaux vétustes et non conçus pour accueillir un tel flux d’animaux, l’impossibilité pour les employés d’exercer un droit de retrait sous peine d’être licenciés etc. Et tout au bout de cette chaine opaque, il y a le consommateur final. Celui qui va cautionner ou non une industrie, un système, un mécanisme, des faits.

Et pourtant, cette période-là semble révolue, ou du moins, en phase d’être profondément bouleversée : car le consommateur commence peu à peu à demander des comptes sur une étape de la « chaine de production » des animaux : celle de l’abattage ! Panique du côté des industriels et des syndicats du secteur de la viande ! Cette prise de conscience progressive entraine une évolution des modes de consommation, mais aussi une remise en cause d’un système aujourd’hui connu de tous : les abattoirs industriels. Consommateurs, éleveurs, associations, artisans-bouchers, vétérinaires de plus en plus de personnes souhaitent boycotter la consommation de viande d’animaux abattus sur ces chaines d’abattage à la cadence sans cesse croissante.

Cette réalité s’accompagne généralement d’une réflexion plus générale sur l’importance d’accomplir la mise à mort avec un profond respect de l’animal qui va offrir sa vie. C’est fondamental. Pour ces personnes-là, aujourd’hui, consommer de la viande ne peut plus être un acte anodin, car nécessairement il est lourd de conséquences : il enlève la vie à un animal. Il est donc urgent de redonner à minima un véritable « sens moral » à cet acte de consommation.

Un « sacrifice religieux » a-t-il encore du sens lorsqu’il devient industrialisé ?

Nécessairement, la question des traditions religieuses et des sacrifices d’animaux qu’elle engendre au XXIe siècle s’impose à nous.
Cette question nous la formulons régulièrement, notamment lors de la fête musulmane de l’Aïd El Kébir ou aujourd’hui concernant l’agneau Pascal. Un sacrifice, qui doit s’accompagner d’un rituel, d’une phase de recueillement, nécessite de prendre le temps, c’est-à-dire prendre le temps de donner du sens à la mort d’un animal qui va nous nourrir.

Dans ces systèmes d’abattage industrialisés, cette logique n’existe pas : la mort n’est rien de plus qu’une étape industrielle où l’animal perd soudainement sa dimension d’être sensible.
Le protocole est  ainsi dicté par des MON (modes opératoires normalisés), les cadences d’abattage et les contrôles vétérinaires axés sur la seule dimension sanitaire.

Au cœur de cette industrie, nous sommes très éloignés d’une quelconque forme de religiosité. Et pourtant, une majorité des consommateurs justifient encore leur acte d’achat en le rattachant à une forme de spiritualité, quelle que soit d’ailleurs la religion.
Justification ? Absence de compassion ? Volonté de ne pas assumer la réalité en face ?  Chacun est en droit de se faire sa propre opinion mais cette question sociétale sera centrale dans les années à venir car le rapport aux animaux qui nous nourrissent évolue profondément.

Un système industriel qui anéantit le travail des petits éleveurs

Beaucoup présentent de manière unilatérale les éleveurs comme complices de ce système industriel. Et pourtant, certains le refusent, certains ne souhaitent plus que la fin de vie de leurs animaux se termine dans les abattoirs. Ils nous le disent avec leurs mots : non, la mort de leurs animaux ne doit plus être un acte dénué de sens moral.

Alors pour ceux-là qui souhaitent que ce passage soit le plus digne possible, il n’existe pas de solution puisque les abattoirs mobiles sont interdits en France.  Abattre à la ferme c’est aujourd’hui s’exposer à de lourdes sanctions financières et pénales.
Des témoignages que nous avons pu collecter attestent du désarroi de bon nombre d’entre eux : abandonner les agneaux, les chevreaux  à l’abattoir, c’est accepter de les voir stocker dans des caisses par centaines dans l’attente de l’abattage. D’autres nous exposent le stress et l’angoisse de leurs agneaux, car selon la configuration des lieux, de trop nombreux animaux peuvent voir ce qu’il se passe pour leurs congénères et anticiper ce qui va leur arriver.  Alain. M. nous disait que pour lui, « la maltraitance commence dès cet instant ».

A l’opposé, si certains éleveurs ne se soucient guère de la fin de vie de leurs animaux et des conditions dans lesquelles ils sont abattus, nous estimons qu’effectivement ils sont complices d’une réalité aujourd’hui rendue publique.
Les évolutions en faveur desquelles nous plaidons ne seront rendues possibles que grâce à l’union de tous : éleveurs, consommateurs, ONG, vétérinaires etc.

Depuis sa création, l’AFAAD refuse que les animaux ne soient réduits à l’état de « choses » sous couvert qu’ils vont être abattus. Le plus dramatique cette année encore, et malgré une commission d’enquête parlementaire sur les conditions d’abattage, c’est que les mêmes dérives vont se reproduire pour des milliers d’agneaux.
Ces dérives sont identifiées, clairement évitables, mais le système telle une véritable « machine à broyer » poursuit inlassablement son objectif de rentabilité.
Nous sommes en droit de nous demander qui, à part les défenseurs de la cause animale, se souciera des conditions dans lesquelles a été abattu l’agneau de Pâques ?

Agneaux ou vaches, veaux ou moutons, tous sont les victimes d’une aberration que nous acceptons de cautionner en refusant de remettre en cause et nos pratiques de consommation, et surtout nos exigences vis-à-vis de la fin de vie des animaux qui nous nourrissent.
C’est ainsi de la responsabilité de chacun d’entre nous de refuser que les animaux soient ainsi abattus à la chaine sans aucune considération pour ce qu’ils sont.

Consultez notre communiqué de presse du 04/04/2017